Pour LeMonde.fr (qui titre “Retrait de Jean Sarkozy, “première victoire de l’e-démocratie” ?”) comme pour Nicolas Vanbremeersch, la cause est entendue : l‘“affaire Jean Sarkozy”, c’est au web qu’on la doit. Dans la tribune qu’il publie d’aujourd’hui dans Slate, le blogueur rénommé précise :
Le web a agi comme un moteur. Moteur public et visible de l’opinion, révélateur à chacun que son voisin, lui aussi, trouvait cette nomination intolérable, inadmissible, et moteur pour l’action, légère, facile, et valorisante socialement : prendre part à l’action contre la nomination de Jean Sarkozy à l’EPAD était cool, heureux, amusant, et répondait à une envie profonde. L’envie de révolte contre une goutte d’eau a trouvé des moyens simples de s’exprimer.
Quand on lit ce passage, on retient surtout le mot “moteur” que le Trésor de la langue française informatisé définit comme étant “ce qui donne le mouvement” et, au sens figuré, “ce qui incite, qui pousse à agir”. Pourtant, il est frappant de constater à quel point cette conclusion est déconnectée des trois séquences de l’argumentation développée par Vanbremeersch.
Tout d’abord, dans la séquence “révélation”, l’auteur ne soutient pas, comme le laisse pourtant entendre l’intertitre, que le web a révélé l’affaire, mais que, grâce à son emballement, il a permis d’éviter que le soufflet ne “retombe comme [dans] la plupart des affaires”. Au passage, il est amusant de constater combien en évoquant cet emballement, il s’emballe à son tour :
Tout le week-end, c’est un déferlement sur le web. Déferlement ludique, d’abord. Dans une belle mécanique typique, les internautes reprennent à leur compte la créativité du voisin, se l’approprient, et se gaussent tous en chœur de la nomination, des facultés du fiston. Le volume est inhabituel: ce sont des milliers de productions qui débarquent sur le web, se propagent très vite. La mécanique est logique: l’affaire est tellement énorme que les bras nous en tombent. Après des séquences difficiles, tendues (l’affaire Frédéric Mitterrand était délicate), nous voilà avec quelque chose de tellement ridicule qu’il vaut mieux en rire.
C’est sur Twitter qu’on va rire. Deux rôles, pour Twitter: centrifugeuse d’attention, circulation énorme, d’une part; espace de micro-création, plus inhabituelle, d’autre part. Tout le week-end, un peu plus d’un millier d’utilisateurs vont participer au jeu initié par Florent Latrive (il ne s’y attendait pas), de délire autour des facultés extraordinaires de Jean Sarkozy: #jeansarkozypartout.
Devant un tel sens de la mesure, “mieux vaut en rire” et c’est encore le bien nommé FakeVersac qui s’en sort le mieux :
Même chose pour la séquence “animation”. Qui peut raisonnablement soutenir que les pétitions, les détournements et les flashmob aient eu un quelconque rôle moteur dans cette affaire ? Personne. Pas même Vanbremeersch, qui souligne une deuxième fois que :
Ces mobilisations ont eu un rôle: nourrir les médias d’histoires, de contenus adaptés à leur fonctionnement, pour qu’ils tiennent le sujet, ne le laissent pas retomber. Cela a marché, essentiellement parce que ces mobilisations créatives ont surfé sur la vague d’humour et de créativité sans précédent qui s’est initiée en ligne. Tous les ressorts créatifs du web ont été transposés sous une forme de manifestation, drôle, sympathique, et outrée, aussi.
Enfin, pour justifier la qualité motrice du web dans l‘“affaire Jean Sarkozy”, Vanbremeersch affirme que le web aurait permis de “déminer un à un les argumentaires du gouvernement” et même de convertir les masses incultes aux subtilités du droit public :
En quelques heures, plusieurs centaines (des milliers?) d’internautes deviennent des experts en management d’établissement public
Mais pour quelle efficacité ? Il ne faut pas oublier que le rapport de force avec l’opinion ne s’est pas joué sur le terrain de la raison, mais sur celui des symboles et donc de l’irrationnel. Et ce n’est pas une critique de ma part : le symbolique et l’irrationnel font pleinement partie de la politique. Ignorer cette réalité, la sous-estimer ou, pire encore, la traiter par le mépris est une faute grave qui expose à des conséquences potentiellement dévastatrices. C’est d’ailleurs pourquoi l’opposition, avant même que toutes les subtitilités du fonctionnement de l’EPAD ne soient universellement connues, s’est immédiatement placée sur le terrain des symboles, en parlant de “nomination” et de “népotisme”. Clairement, il y avait, comme idée de derrière, la volonté d’accréditer la thèse d’une dérive monarchique ou, à tout le moins, d’une privatisation des moyens de l’Etat au service d’un clan. Sans surprise, ce n’est pas cette vision des choses, très codée “classes sociales moyennes supérieures” ou, pour parler franchement, trop intellectualisante, qui a marqué l’opinion. Si l’affaire a choqué au-delà des clivages politiques, c’est parce :
- d’une part, elle a été assimilée à une forme intolérable de passe-droit, eu égard au patronyme, à la jeunesse et au niveau académique de la personne concernée ;
- d’autre part, elle a été vécue comme une humiliation par tous ceux qui jouent le jeu de l’ascenseur social, y compris et j’allais dire surtout, dans sa dimension financière. En clair, financer la scolarité de sa progéniture coûte cher.
En résumé, l’affaire a froissé deux des nerfs les plus sensibles de notre corps social : la détestation des privilèges (chez les autres) et l’ascension sociale par le travail.
A partir de là, envisager, ne serait-ce qu’une seule seconde, que :
Le web va jouer ici un rôle essentiel
parce que :
Toute la journée de lundi, ces prises de position ministérielles sont disséquées, les internautes cherchent, et partagent en masse les textes de lois encadrant la gouvernance de l’Epad, fouillent le web et déminent un à un les arguments du gouvernement. […] La presse en ligne, et particulièrement les pure players (comme Rue89, Slate, ou Le Post), participent, et reprennent. Ce faisant, ils créent une pression sur les médias traditionnels, qui n’en resteront pas là. De même, l’opposition entre en résonance avec ce travail des internautes. Le déminage entre en route: les articles reprenant et corrigeant l’argumentaire de la majorité vont être inhabituellement nombreux, dans la presse.
C’est n’avoir rien compris au film. Les argumentaires développés sur le web n’ont eu strictement aucun impact, ni direct, ni indirect via les médias traditionnels.
Conclusion :
Dans l‘“affaire Jean Sarkozy”, le web n’a pas joué un rôle moteur, contrairement à ce qu’affirme Vanbremeersch, mais un rôle de stabilisateur par le rire - rendons-lui au moins ça -, en maintenant suffisamment longtemps la polémique au-dessus de la ligne de flottaison médiatique pour que l’indignation population puisse se cristaliser en pression politique et rendre un recul inévitable.


















